Carpe diem

Ce jour où j’ai pu pousser un grand soupir de soulagement, en réalisant que j’avais peut-être échappé à une mort précoce, j’ai aussi réalisé que ma vie déboulait à toute vitesse et qu’elle ne serait pas éternelle.

On n’a pas idée du temps qu’il nous reste à vivre, et on a tort de ne pas y penser plus souvent ; cette prise de conscience insuffle à la vie une valeur inestimable qu’on a tout intérêt à savoir apprécier.

J’étais reconnaissante d’être encore en vie et en pleine santé.

Moi qui avais eu si peur que le sablier ait épuisé sa réserve de grains, j’avais l’impression qu’une main invisible venait de le retourner et de remettre à zéro le compteur de ma vie. Partant de là tout était encore possible, mais je n’avais plus de temps à perdre. Et chaque petit grain doré filant par l’étroit passage du quotidien devint pour moi précieux comme un diamant.

Au-delà des clichés, j’appris à savourer l’instant présent.

Malgré l’horizon magnifique qui se dessinait devant moi, et dont je n’avais pas pris conscience auparavant, je décidai de ne pas trop me projeter dans le futur, car, ce faisant, je me projetais vers ma fin qui arriverait bien assez vite. J’avais néanmoins le goût de faire des projets afin d’alimenter mon quotidien de rêves à accomplir, car vivre sans rêve, c’est vivre sans espoir, et je voulais que chaque jour qui passe représente un jalon de plus dans l’accomplissement de mon bonheur.

Je voulais voyager, depuis toujours, et pour diverses raisons je ne l’avais jamais fait. En quelques semaines à peine, je pris la décision de créer ma petite entreprise en ligne. L’objectif étant de quitter mon emploi, qui me rendait malheureuse, et de faire tenir mon boulot dans mon portable afin de pouvoir le trimballer partout avec moi.

Le déclic

Un jour, j’ai eu peur de mourir.

Des tests médicaux venaient de confirmer la catégorisation du kyste qui se développait depuis quelques années sur mon rein droit : un Bosniak de type III, ce qui implique 50 % de risques de tumeur. Il n’y avait que l’ablation radicale de l’organe, suivi d’une dissection, pour infirmer ou confirmer la présence d’un cancer…

Je venais tout juste d’avoir 41 ans.

Pendant les jours et les semaines qui ont suivi, dans l’attente de l’intervention chirurgicale, j’ai vu ma vie entière défiler devant moi.

Au sortir d’une enfance pas très heureuse, je suis tombée enceinte à l’âge de 16 ans, me suis mariée un an plus tard et ai donné naissance à trois autres enfants par la suite. Ma vie était chargée, je n’avais pas beaucoup le temps de respirer ; j’étudiais, je travaillais et je changeais des couches. Seule, la plupart du temps ; mon mari étant fort peu présent. À 28 ans, je devenais monoparentale. Je m’affairais, malgré les difficultés et les baisses de moral, à garder la tête hors de l’eau pour ne pas être ensevelie sous les responsabilités parentales, professionnelles et économiques. Je ne connaissais pas le repos.

Avec ce diagnostic, ma vie se jouait à pile ou face.

Dans mes cauchemars, je me voyais sur la table d’opération, le médecin m’ouvrant le corps et le refermant aussitôt, effrayé par la prolifération de métastases.

Je ne pouvais pas mourir, je n’avais pas encore vécu !

On a retiré mon rein. Et, deux semaines plus tard, j’apprenais que j’étais en parfaite santé, qu’aucune tumeur n’avait été détectée.

La Vie m’offrait une seconde chance.

Pourquoi devient-on nomade?

J’ai déjà été sédentaire, comme la plupart du monde.

Boulot, maison et famille ont constitué mon port d’attache, pendant des années ; je ne m’en éloignais pas.

Si on m’avait dit qu’un jour j’opterais pour un mode de vie nomade, j’aurais haussé les sourcils bien haut en laissant s’échapper un grand rire sec. Cela n’avait jamais effleuré ma pensée. La chose était aussi improbable qu’une poule prenant rendez-vous chez le dentiste pour un détartrage annuel.

Si je quittais la capitale pour aller passer un week-end dans la métropole, j’avais déjà hâte de revenir à la maison pour retrouver mes petites affaires et mon confort routinier. Je n’aimais pas trop être dérangée dans mes habitudes. J’apprécierais le séjour, certes, mais tout autant le retour à la maison. 

« Home sweet home », comme on dit. Je refermais derrière moi la porte de la demeure en soupirant de contentement. J’aimais être entourée de lieux, d’objets et de gens qui m’étaient familiers. Ce contexte m’était rassurant, je m’y sentais en sécurité. 

Il faut dire que je suis de tempérament plutôt introverti. Quoique sociable à mes heures, je fuis souvent les regroupements de personnes dont la plupart me sont inconnues. Je préfère de loin les évènements intimes, en famille ou entre amis, dans un cercle restreint, avec des gens qui me sont chers. 

J’ai toujours eu besoin d’être un peu « dans ma bulle » pour me sentir bien. Comment alors ai-je pu en venir à me délester de tout, ne conserver qu’une simple valise, et partir à l’aventure vers des destinations inexplorées, là où tous me sont étrangers ? 

Cela semble paradoxal, n’est-ce pas ? Mais je n’en suis pas à une contradiction près. 

On ne peut pas dire non plus que j’étais prédestinée à être nomade. 

Je viens d’une famille de la classe ouvrière. Mes parents n’étaient pas des voyageurs. Ils n’ont jamais même pris l’avion (sauf mon père, pour la toute première fois de sa vie, à l’âge de 73 ans, afin de venir me visiter au Guatemala avec ma sœur. Depuis, il y a pris goût, on dirait bien ! Il a répété l’expérience.) Je suis la seule nomade de ma famille proche ainsi que de ma famille élargie. 

Je suis un peu martienne au milieu des miens.

Pour vivre dans une valise, je ne pense pas que l’on doive forcément être prédestiné au nomadisme. Ce n’est pas une question d’origine sociale, d’éducation, de modèles ou en raison d’un incurable rêve d’enfance qui refait surface à l’âge adulte. 

On devient nomade parce qu’on arrive à un moment de notre vie où on a besoin d’un profond changement. Et que cela se traduit par la redéfinition de tous nos paramètres. C’est une remise à zéro de tous les compteurs.