Nomadisme et gratitude

C’est en voyageant que ma manière de vivre au quotidien, qui jusque-là me semblait aller de soi, s’est trouvée remise en question par le côtoiement d’autres cultures.

Bien sûr, si l’on visite des lieux en fréquentant essentiellement les tout inclus, les hôtels, les restaurants et les principales attractions touristiques, on aura très peu conscience de la réalité d’un pays. Le tourisme, en effet, est une industrie qui a tout avantage à faire reluire les attraits de chaque destination et à occulter ce qui vaut mieux l’être. On nous présente des cartes postales. Le client se rend à l’agence de voyages et choisit, à la carte, l’ambiance dont il souhaite profiter. Et le « produit » a intérêt à correspondre aux attentes, sans quoi il ne manquera pas de s’en plaindre dès son retour à la maison.

Il est certain que, le cas échéant, on ne peut soustraire totalement la pauvreté aux yeux des touristes. Ceci pour la simple et bonne raison que, selon la destination, elle est si inextricable du décor qu’il faut bien se résoudre à la laisser transparaître un peu. Mais c’est une pauvreté de surface qui se laisse percevoir par les regards étrangers. À la limite, c’est un peu exotique. On prend des photos. On revient à la maison avec l’impression de revenir de loin. Car, en effet, ce dépouillement s’avère parfois très loin de notre confort habituel.

J’aborde la découverte d’autres cultures sous l’angle du voyage, plutôt que du tourisme, c’est-à-dire à la manière d’une sorte de cheminement, d’exploration, de découverte. Je préfère les hébergements chez l’habitant, les locations d’appartements de particuliers, etc. Je m’installe pour plusieurs semaines, voire quelques mois, et j’entreprends de vivre comme une personne locale. Je prends ma marche tous les jours, j’utilise le transport en commun, je vais faire les courses et engage la conversation avec les commerçants et les citoyens. Il m’est ainsi donné de découvrir les lieux d’un point de vue plus intime. Je m’intéresse au quotidien de cette culture, jusque dans ses détails les plus triviaux, et rapidement les différences m’apparaissent flagrantes.

C’est alors qu’opère ma prise de conscience qui, sans cesse, se renouvelle selon la destination. Ce qui m’était jusque-là familier ne l’est plus. Je suis déroutée par les us et coutumes, par la mentalité, par les dessous de la société qui me sont révélés et que je n’aurais pas même soupçonnés, par ce qu’on trouve ou ne trouve pas dans les supermarchés, par la façon de se nourrir et de gagner sa croûte au quotidien. D’autres manières de vivre existent, et je suis forcée de les comparer aux miennes. Je perds mes points de repère. Tout est à redéfinir en fonction de nouveaux paramètres. Ma réalité change. Je suis dans une autre dimension, une sorte de monde parallèle.

Puis je prends conscience de la chance que j’ai d’être née dans un pays où l’égalité entre les sexes a atteint des objectifs appréciables. De la chance que j’ai d’avoir pu faire des études et de vivre dans un pays dont la devise vaut 5 à 10 fois celle de l’endroit que je visite. Côtoyer la pauvreté à l’étranger m’a fait prendre conscience que tout ce dont je bénéficie je ne l’ai pas obtenu par moi-même ni par mérite ; je jouis de privilèges qui ne sont pas octroyés à tous. Autant je crois devoir être reconnaissante à la vie pour cette veine, qui est la mienne, autant je sens peser sur moi le poids d’une certaine culpabilité.

Je n’ai pas le droit de me plaindre quand je prends conscience de la souffrance qui règne dans une majorité de pays au travers le monde. Je dois reconnaître ma chance et éprouver pour cet état de fait une immense gratitude.