Nomadisme et minimalisme

Je me souviens encore de mon premier retour à domicile après une absence prolongée. Je revenais du Guatemala où je n’avais traîné avec moi, pour tout bagage, qu’un gros sac à dos.

Je me suis sentie un peu abasourdie, en réintégrant mon appartement, au moment de prendre conscience de la quantité de vêtements que j’avais laissés dans ma garde-robe. Je venais de passer trois mois avec quelques morceaux de linge et deux paires de souliers. Même que j’avais apporté certaines choses que je n’avais finalement pas utilisées beaucoup, voire pas du tout.

Je réalisais que la plupart de ces vêtements accrochés sur un cintre n’avaient nullement manqué à mon confort. Je m’étais passé de leur utilisation sans que cela m’ait semblé être un sacrifice. Au fond, quand les avais-je utilisés la dernière fois ? Combien de ces morceaux de tissus m’étaient vraiment nécessaires ? Très peu, en avais-je conclu. À vrai dire, même lorsque j’étais à la maison, je réutilisais souvent les mêmes.

Je me suis donc saisi d’un grand sac au fond duquel j’ai balancé tout ce que je n’avais pas porté depuis des mois. J’ai ensuite disposé de ces vêtements en faisant don de ceux-ci à un organisme de charité.

Peu à peu, à chaque fois que je revenais d’un long séjour à l’étranger, j’effectuais ainsi un tri de ma garde-robe. Mes vêtements préférés, au fond, je les trimballais en voyage ; quant à ceux qui étaient restés à l’appartement, je venais de faire la preuve que savais fort bien m’en passer.

Depuis que je suis devenue nomade à temps plein, la gestion de ma garde-robe est encore plus restreinte. Chaque fois que je souhaite me procurer un nouveau vêtement, je me demande si j’ai vraiment l’espace qu’il faut pour l’inclure dans ma valise, si je compte l’utiliser plus qu’une ou deux fois et si j’en ai vraiment besoin.

Deux fois sur trois, je n’achète pas. Si j’achète, faute d’espace suffisant, je dois retirer de ma valise un vieux vêtement pour compenser.

J’apprends, par la force des choses, à me contenter de l’essentiel.

Choisir (ou être choisi par) le nomadisme

Je n’avais jamais envisagé la possibilité de devenir nomade.

Je voulais voyager à l’étranger, certes, et pendant de longues périodes, toutefois la nécessité d’un pied-à-terre me semblait indiscutable.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Je suis née dans un monde sédentaire.

Depuis ma naissance, il y a 50 ans, on m’a enseigné que la vie est ainsi faite. Il faut vivre quelque part, avoir un métier, et posséder des biens matériels. Nulle raison de remettre cela en question dans un monde capitaliste où l’identité se construit sur la base de nos avoirs. C’est en fonction de ces derniers que se précise la place que nous occupons dans la société. Sans ces paramètres pour nous définir, nous ne sommes rien aux yeux des autres.

Pendant les quatre premières années de mon changement de vie, j’ai donc voyagé tout en préservant mon petit appartement rosemontois qui me plaisait beaucoup, faut-il le dire. Modeste, mais très joli et confortable, il semblait fait sur mesure pour mes besoins. J’étais toujours très contente de le retrouver après un moment d’absence. Je bonifiais sa décoration de souvenirs de voyages à chacun de mes retours au pays. Je me voyais y habiter pendant encore 10 ou 20 ans avant d’aller m’installer un jour au Guatemala ; mon objectif ultime. Encore que je comptais, le moment venu, passer 6 mois par année au Québec et les autres 6 mois en Amérique centrale. Dans cette optique, ce logement me semblait essentiel.

Or, je n’aime pas beaucoup l’hiver. Les Québécois savent à quel point cette saison est interminable dans la province, et moi la première je la trouve assez insupportable. Je me plaisais à séjourner dans la métropole lors de la période estivale. Le reste du temps, je préférais migrer vers le Sud.

Lorsque je me suis rendu compte que, pratiquement, je ne préservais cet appartement que pour y passer la belle saison, je me suis demandé si cela valait le coup de le conserver à longueur d’année. Cela induisait tout de même certaines responsabilités, et j’étais toujours dépendante de sa sous-location pour planifier mes voyages. Il devenait un frein, en quelque sorte, à mes visées d’exploration internationale.

C’est alors qu’il m’apparut possible de profiter de Montréal tout comme je le faisais d’autres villes sans avoir à y posséder un pied-à-terre. Après tout, le Québec est une destination comme une autre…

Un changement de vie drastique ?

Il arrive, quand on me parle du mode de vie que j’ai choisi, que l’on qualifie celui-ci de changement drastique.

Je concède que le nomadisme représente des valeurs qui s’opposent à celles véhiculées dans notre société à écrasante majorité sédentaire ; or mon choix ne s’est pas imposé de manière drastique pour autant. C’est au regard des autres qu’il apparaît drastique, mais pas au mien.

Si j’ai changé du jour au lendemain ma manière de concevoir la vie, après avoir eu peur de mourir, il reste qu’il m’a fallu une petite période de transition avant de sauter dans le vide sans parachute.

Après qu’on m’ait enlevé un rein, et que j’aie appris que celui-ci ne contenait aucune tumeur, j’ai saisi ma chance de commencer une nouvelle vie. J’ai vendu ma voiture et ma maison, démarré ma propre entreprise de services littéraires en ligne, quitté mon emploi et emménagé à Montréal dans un petit appartement rosemontois.

Il n’y a pas à dire, j’étais décidée.

Je savais ce que je voulais et ce que je ne voulais plus. Je voulais la liberté de voyager, et je ne voulais plus être l’esclave de mon travail. J’avais décrété qu’il me fallait changer la donne. Il fallait que, dorénavant, mon travail soit au service de mes intérêts, de mes rêves et de mes aspirations.

Le « timing » était bon, ma petite dernière venait de quitter la maison. Je me retrouvais seule avec moi-même. Tous les risques que je prenais n’engageaient plus que moi et moi seule.

Mon plan était de faire de ce nouvel appartement mon pied-à-terre dans la métropole tout en me permettant de voyager grâce à la sous-location Airbnb de celui-ci lors de mes périodes d’absence. J’ai donc pu voyager à plusieurs reprises, pendant des périodes allant de quelques semaines à quelques mois, pendant les 4 années qui ont suivi.

Je me sentais en sécurité; j’avais un filet de sécurité.

Pour ce qui est des revenus que générait ma nouvelle entreprise, il faut cependant admettre que j’ai été un peu plus téméraire sous cet aspect-là des choses. Je venais à peine de mettre la machine en branle et rien ne garantissait un revenu régulier et suffisant pour subvenir à mes besoins. Toutefois j’étais si décidée, motivée et confiante, qu’il n’y avait pour moi pas d’autres possibilités. Celles d’un échec ne m’effleuraient même pas l’esprit. Je suivais simplement l’évidence. Je devais aller de l’avant, sans regarder en arrière, sans avoir peur, et avancer avec conviction.

Au pire, je pouvais toujours me dépanner avec mon crédit sinon me chercher du boulot. Mais je n’ai jamais eu à le faire.

C’est après ces quelques années de nomadisme à temps partiel, de développement et de solidification de mon entreprise, que je me suis sentie prête à faire le grand saut.

J’ai vidé mon appartement.

J’ai tout donné ce qu’il contenait.

Et… je suis devenue nomade à temps plein.