Être sa propre demeure

Au fil des discussions que j’ai ici et là, avec les gens que je rencontre au quotidien, je réalise que certaines personnes semblent déstabilisées par le fait que je n’aie plus de maison ou d’appartement qui m’appartienne en propre. Il leur apparaît difficile de concevoir que je puisse ne posséder rien d’autre que ma valise et son contenu.

« Tu ne te sens pas un peu perdue, quand tu reviens au Québec? », me demande-t-on comme si, au moment de remettre le pied en sol québécois, je devais être saisie d’une soudaine angoisse à l’idée de devoir me loger quelque part. 

En ce qui concerne les moments où je suis à l’étranger, on ne me pose pas trop la question, ou relativement peu; on imagine fort bien qu’une location Airbnb, un hôtel ou tout autre arrangement me sert d’hébergement. Mais c’est autre chose lorsque je rentre « à la maison »; on tient pour acquis qu’il me faut quelque chose qui fasse office, justement, de « maison ». 

À vrai dire, quant à moi, je ne vois pas de différence entre l’étranger et le Québec. 

D’abord parce qu’on y trouve les mêmes facilités d’hébergement; il n’est donc pas de raison que je sois déboussolée en revenant sur ce territoire que je connais si bien.  

Ensuite parce que ma « maison » — que je conçois dans le sens de « home » plutôt que « house » — n’est pas pour moi un concept matériel. C’est plutôt un « lieu » (qui n’a pas lui non plus à être matériel) que je définis comme étant celui où je me sens confortable et en sécurité. 

Bien qu’il m’arrive de blaguer en disant que je voyage avec ma maison, à la manière d’un escargot, je ne considère pas vraiment que ce soit ma valise en tant que telle qui me tienne lieu de maison. 

Je me sens chez moi partout où je me trouve, car j’ai appris à vivre avec moi-même, c’est-à-dire avec l’inéluctable solitude et la nécessaire indépendance qui découlent de mon mode de vie. 

Je suis ma propre demeure. 

Être « nowhere »

Je me souviens du jour où j’ai osé parler publiquement de mon désir de tout quitter pour vivre de manière nomade. J’hésitais un brin. C’est normal. Qui n’a pas une petite seconde de prise de conscience avant de sauter en parachute?

Je n’avais toutefois pas envie de me vautrer dans une interminable réflexion qui me fournirait mille raisons, dictées par l’insécurité, de préserver mes acquis matériels et de rester sagement dans ma case. Mon cœur me disait de suivre l’évidence. Mais tout de même, ce petit côté raisonnable — qu’on nous inculque depuis toujours —, avant de faire le grand saut, m’incitait à m’accorder en toute légitimité une dernière hésitation.

Pile ou face? demandais-je. 

Il n’y avait pas d’entre-deux possible. 

Les tergiversations, très peu pour moi merci. J’oserais, ou pas. Et j’ai osé. Advienne que pourra! C’est comme ça que j’ai décidé de ne pas renouveler la location de mon appartement et de le vider de tout son contenu. Que pouvait-il m’arriver de pire que de devoir, éventuellement, tout reprendre à zéro? Bien des gens rêvent de tout reprendre à zéro… j’estimais donc que je ne pouvais qu’en sortir gagnante.

Reste que les réactions de mon entourage étaient mitigées. Certains disaient spontanément : « Go for it! ». Je les soupçonnais de souhaiter réaliser un vieux rêve enfoui, déraisonnable, par procuration. Combien de gens, en effet, fantasment de tout laisser tomber et de s’offrir la liberté la plus totale? Mais ils se contentent d’en rêver. Ils n’oseront jamais. Toutefois, ils ont de l’admiration pour ceux qui osent. Tout comme moi j’admire les parachutistes tout en sachant que jamais, ô grand jamais, je ne me jetterai en bas d’un avion. Même si je devine très bien la folle exaltation que procure cette formidable chute dans le vide.

D’autres m’ont répliqué que ça n’avait aucun sens de songer au nomadisme. Je ne pouvais pas être « nowhere »! C’était impensable. Il me fallait un pied-à-terre. Un code postal. Un numéro d’immeuble. Quelque chose qui me rattache au concret. Je devais tenir à quelque chose, ne serait-ce qu’à un fil. Sinon, je ne sais pas, je risquais sans doute d’être avalée par un trou noir.

Le fait est que, entre vous et moi — dans notre beau monde capitaliste où on vous a toujours à l’œil — on est toujours rattaché à quelque chose quand bien même on ne voudrait pas l’être. On ne voyage pas sans passeport, dois-je le rappeler. Quoi que vous vouliez faire ou aller, il faut toujours remplir un formulaire dans lesquels vous devez préciser tout ce qui vous contraint de prendre part au système. Nom, prénom, date de naissance, numéro d’assurance sociale, adresse postale, numéro de téléphone, etc. On ne s’en sort pas. On est fiché. On n’est jamais vraiment « nowhere ». En tout cas, pas sur papier.