hommes & femmes

Nomadisme et double standard

L’homme nomade est perçu comme un aventurier. C’est une caractéristique qui le rend attrayant aux yeux des femmes. Quoi de plus sexy, en effet, qu’un Indiana Jones des temps modernes? Il apparaît fort, courageux, et semble n’avoir pas froid aux yeux. C’est un être singulier à qui on accorde du vécu et de l’expérience. On imagine qu’il a mille choses à raconter, toutes plus captivantes les unes que les autres. On le soupçonne toutefois de chercher à fuir les engagements, de préférer sa liberté à l’amour et aux responsabilités. Il doit aimer la solitude, forcément. On le voit comme un libre penseur, probablement introverti, un être indépendant, non conformiste. Bref, une personnalité forte et bien campée. L’homme nomade est dans notre imaginaire un être épanoui qui vit sa vie pleinement tout en s’affranchissant du regard des autres.

Il me semble que le regard qu’on pose sur les femmes nomades est différent. On les imagine plus facilement en situation de précarité, on estime qu’elles peuvent s’avérer financièrement dépendantes sinon on redoute leur potentiel de volatilité; ce qui, dans un cas comme dans l’autre, a pour effet d’effrayer les hommes. Si elles voyagent tant, c’est peut-être qu’elles sont inconstantes ou d’éternelles insatisfaites. La femme nomade semble ne pas avoir trouvé sa voie, elle revêt des allures d’être inachevé qui se cherche éternellement sans jamais arriver à se trouver. On soupçonne que par ses aventures elle puisse tenter d’obtenir l’attention, l’intérêt ou l’approbation des autres. 

Vous direz que je tombe dans la caricature, et c’est vrai. Il reste qu’il y a un petit fond de vérité dans cette manière de percevoir l’homme et la femme nomades, ne pensez-vous pas?

Solitude ou liberté?

Pour vivre de manière nomade, il faut apprivoiser la solitude. Peut-être même la rechercher. Si on voyage pour découvrir des ailleurs qui nous enchantent, c’est aussi paradoxalement pour avoir l’occasion de mieux plonger au cœur de nous-même.

Ce besoin viscéral de découvrir ce qui est différent de nous fait sans doute le contrepoids de cette quête intérieure qui nous conduit à mieux nous connaître. Au fond, on voyage peut-être pour maintenir un certain équilibre.

La plupart des gens entrevoient l’exaltante liberté dont je jouis quand il est question de mon nomadisme. Peu d’entre eux songent toutefois à la solitude que cela implique. Bien que la vie nomade me permette de m’imprégner de différentes cultures et de rencontrer des gens, il reste que la solitude est ma principale compagne de voyage.

Pratiquer le détachement

Il va sans dire que, pour adopter un mode de vie nomade, il m’a fallu renoncer à la majeure partie de mes possessions matérielles. C’est sans doute, j’en ai bien conscience, l’une des formes de détachement les plus difficiles à effectuer pour  beaucoup de gens.

Bien que pendant une bonne partie de mon existence j’aie travaillé comme tout le monde à cumuler des biens matériels — puisqu’ainsi le voulait la subtile, mais néanmoins persuasive pression sociale —, je ne me suis jamais définie comme étant quelqu’un de matérialiste.

Beaucoup de gens, qui ne se conçoivent pas eux non plus comme tels éprouvent néanmoins de la réticence à l’idée de se départir de leurs principales possessions. Les grimaces ne tardent pas à se manifester dès qu’il en est question…

Nous vivons dans un système social qui détermine notre degré de réussite en fonction de notre valeur marchande. Pour accepter de n’avoir aucune valeur marchande, il faut s’en accorder une autre en vertu d’un autre système de valeurs. Tant que cette étape cruciale n’est pas franchie dans notre esprit, l’idée même d’être dépossédé de ses avoirs risque d’alimenter quelques cauchemars. 

Il faut apprendre, d’abord et avant tout, à se détacher de la norme.

Le nomadisme s’inscrit pour moi dans une philosophie de vie. Par conséquent, ce ne sont pas seulement les possessions matérielles que j’ai laissées derrière moi, en devenant nomade, mais aussi certaines expériences et souvenirs qui alourdissaient mon esprit. Ces éléments, bien qu’immatériels, avaient un poids qui ne manquait pas de se faire sentir en moi et m’empêchait de m’élever au-dessus de la banalité du quotidien.

J’ai appris à laisser aller les choses, à me détacher d’elles, à ne plus concevoir la vie comme une accumulation de possessions, d’expériences et d’histoires, d’heures, de jours et d’années. J’ai commencé à entrevoir la possibilité que chaque jour puisse être le début d’une aventure nouvelle.

Rien qu’à cette idée, déjà, je me sentais plus légère.

J’ai appris à lâcher prise sur les aléas de l’existence. J’accepte ce qui a été, j’accepte ce qui vient, et j’accepte de laisser aller ce qui doit disparaître. Je prends la vie comme elle vient. Avec amour, certes, néanmoins avec détachement. 

On ne peut pas mettre sous verre les gens et les moments qu’on aime. On ne peut pas les figer dans le temps. Ils doivent exister en dehors de nous. 

Rien n’est saisissable, et c’est justement ce qui fait la beauté de l’existence. Car aimer (la vie, les gens!) c’est savoir apprécier, ce n’est pas posséder; le désir de posséder trahit une insécurité.